L’écologie est-elle la défense de la nature ? C’est souvent ainsi qu’elle est perçue. Pourtant la nature dont nous sommes issus est loin d’être notre amie. Voyons son dossier d’accusation :
– Depuis l’origine, la nature ne s’est pas beaucoup préoccupé de nous. Elle a inventé la vie il y a près de quatre milliards d’années, mais nous, cela ne fait que quelques dizaines ou centaines de milliers d’années qu’elle nous a « inventés ». Nous ne représentons que quelques cent millièmes de l’histoire de la vie. Presque rien.
– Il y a cinq cent millions d’années, peu après l’invention de la vie animale, la nature esquisse le système nerveux et le cerveau. Mais on peut dire qu’elle ne se précipite pas pour développer des grandes capacités mentales. Tout va se jouer dans les quelques derniers millions d’années. Visiblement l’intelligence n’est pas son souci.
– La vie elle-même n’est pas son souci. Par milliards, elle a créé des espèces vivantes dont la plupart ont disparues. Parfois, lors des grandes extinctions, jusqu’à 90 % des espèces ont disparu d’un coup. Pour la nature notre disparition ne serait pas plus importante que celle de l’une quelconque de ces espèces.
– La nature ne se soucie pas non plus de nous faire souffrir. Certes elle a inventé la douleur pour nous avertir des dangers. Mais, une fois qu’elle nous a averti, pourquoi cette douleur devenue inutile ne disparait-elle pas ?
– Sur le plan moral, notre souffrance est permanente. Parce que nous pensons, nous comprenons le monde qui nous entoure et ses dangers. Nous tentons par tous les moyens d’échapper à l’angoisse que cette prise de conscience provoque.
En fait la nature ne s’intéresse pas à nous. Elle se moque de nous, de notre vie, de notre bonheur. Elle poursuit son chemin fait de hasards et de sélections. Pour elle, un être humain ne compte pas plus qu’une bactérie. Elle a tardé à créer l’humanité. Elle peut très bien s’en passer. Rien pour elle n’a de valeur.
Mais pour nous, humanité, il est très difficile d’admettre tout cela. La loi de la nature est inacceptable. Nous tentons depuis toujours de la rejeter. Nous nous sommes démenés comme nous le pouvions pour construire un monde différent. Nous avons utilisé nos capacités mentales très au dessus des autres espèces, pour comprendre, pour inventer, pour nous découvrir des droits que la nature n’a jamais imaginé nous donner. Nous avons inventé des religions pour tenter de nous prémunir contre notre angoisse. Face à la loi de la nature nous avons cherché à opposer notre loi, la deuxième loi, une loi qui nous attribue cette valeur que la nature nous refuse.
En apparence nous ne nous en sortons pas si mal. Nous avons progressé. Nous sommes sortis de l’animalité, de la préhistoire, du moyen âge . Nous avons inventé mille choses. Nous avons fait reculer la maladie. Nous avons développé nos préoccupations morales. Face à la nature, nous semblons prendre le pouvoir, de plus en plus nettement, de plus en plus vite.
Mais cela risque de n’être qu’une apparence : Pour progresser, nous avions besoin d’énergie. Nous en avons trouvé. Mais à ce stade, nous provoquons un réchauffement climatique qui menace toute notre espèce. Pour progresser il nous fallait des matières premières. Mais en les exploitant nous multiplions les pollutions. Pour progresser, nous devions dominer les autres espèces, mais en les détruisant nous nous détruisons nous-mêmes. Dans tous les domaines les effets secondaires de nos progrès risquent d’effacer tous nos progrès. Nous scions la branche sur laquelle nous sommes assis, cette branche du vivant, étonnante mais fragile.
Malgré tous nos succès, le spectre du pire apparaît aujourd’hui. Imaginons : face à nos besoins nous n’arrivons pas à enrayer le réchauffement climatique. La vie devient impossible pour des populations entières. Elles émigrent par centaines de millions vers les régions les moins touchées. Face à cela, toutes nos valeurs morales explosent. Les conflits en tous genres se multiplient. Les équilibres naturels craquent de partout. Suite à une première phase de réchauffement climatique, les matières organiques, actuellement retenues dans les zones gelées, sont libérées. Des quantités gigantesques de méthane sont dispersées dans l’atmosphère. Pire que l’oxyde de carbone, le méthane accentue irréversiblement le réchauffement climatique. La situation échappe â tout contrôle. Nous sommes condamnés. La vie elle-même est condamnée.
Ce scénario n’est pas inévitable. Il est même peut-être faux. Mais rien ne nous permet d’affirmer en l’état de nos connaissances qu’il est faux, bien au contraire. En tout état de cause nous devons l’enrayer. Une lutte contre la montre est engagée. Notre capacité d’invention dans tous les domaines n’a jamais été si grande. Mais les dangers n’ont jamais été si graves. Avons nous la capacité de faire face ?
Techniquement la tâche est gigantesque. Il s’agit en fait de changer en quelques décennies tout ce que nous avons pu mettre en oeuvre pour nous déplacer, pour produire, pour nous chauffer, pour nous nourrir. Mais n’avons nous pas modifié en trente ans toutes nos façons de communiquer avec pour conséquences le changement rapide de tous nos métiers et de tous nos comportements. La faisabilité technique de ce que nous avons à accomplir est probablement à notre portée.
Mais politiquement c’est bien différent. Nous raisonnons comme si l’humanité était capable de réfléchir, de décider et de réagir comme un être unique. Or l’humanité n’est pas homogène. Il y a des états, des cultures, des religions, des entreprises, des individus tous différents. Les idées du moyen age existent au milieu des idées nouvelles. L’ignorance subsiste au milieu du savoir. Les intérêts divergent même face à un danger commun. Ils s’expriment quotidiennement : ce n’est pas à moi de faire ceci ou cela, c’est vous qui êtes responsables, nous avons des problèmes plus urgents à résoudre, êtes vous si sûrs de vos études scientifiques, cela n’arrivera pas car nous avons la foi…
C’est à cause de cela que nous risquons d’échouer. C’est à cause de cela que le scénario du pire peut s’enclencher. Notre préoccupation doit être non seulement de résoudre l’aspect technique du problème mais aussi de déjouer le piège politique. Comment décider vite et agir vite face à l’urgence.
Dans ce combat les écologistes ont joué un rôle de lanceur d’alerte. Mais maintenant ils ne sont pas mieux armés que les autres. La dimension politique leur manque. Les décisions à prendre impliqueront des choix et des stratégies qui les heurteront et en fait nous heurteront tous.
Inévitablement, il va falloir hiérarchiser les actions à entreprendre. Faire des choix. Ne pas traiter tous les problèmes à égalité. Nous mourrons du réchauffement climatique bien avant de mourir du recul de la biodiversité. Nous ne mourrons pas à cause du glyphosate. Le recul des énergies carbonées est urgent. Celui du nucléaire peut attendre. Nous devons préserver nos paysages mais il faudra bien y mettre des panneaux solaires et des éoliennes. Quelques loups ou quelques ours de plus ne changeront rien. Quelques avions de moins non plus.
A mettre tous les problèmes sur le même plan, même si tous ces problèmes sont réels, on brouille le message, on ne favorise pas l’action sur l’essentiel. Le réchauffement climatique est un problème à part. Il doit être traité à part, séparé dans les esprits de toutes les autres préoccupations écologiques.
Dans la lutte contre le réchauffement climatique nous n’entrainerons pas la population mondiale sur un plan de recul de la croissance, sur l’idée que c’est très mal de consommer de l’énergie et que ceux qui n’ont pas aujourd’hui doivent accepter de n’avoir guère plus demain. Une approche malthusienne n’a aucune chance de réussir. L’énergie, il y en a partout, à l’infini. L’écologie c’est une autre forme de croissance. Tout le monde doit y trouver son compte. Les solutions techniques doivent et peuvent intégrer tous ces aspects. Nous devons mettre en oeuvre un plan qui préserve la croissance et qui ne sacrifie pas les espoirs d’une vie meilleure. C’est la seule façon d’obtenir l’adhésion effective des êtres humains sans laquelle rien ne se fera.
Nous n’éviterons pas non plus de repenser l’organisation mondiale des rapports entre états. Dans le combat qui s’annonce, nous n’aurons plus de temps à perdre avec les conflits d’un autre âge, avec les idéologies moyenâgeuses, avec les mafias qui détruisent des forêts ou des espèces animales au mépris de l’intérêt commun, où qui exploitent pour leurs seuls avantages des peuples entiers. En fait seuls les états qui ont accumulé suffisamment de puissance ou de capacités technologiques pourront utilement être partie prenante même si ils sont en même temps les plus grands pollueurs. L’égalité des hommes est essentielle, mais l’égalité des états est un leurre. Une nouvelle organisation s’imposera.
Nous devons prendre conscience que nous nous engageons dans un combat contre la nature et sa loi. Ce n’est pas vraiment la nature que nous devons protéger, c’est nous mêmes. Nous n’avons pas droit à l’erreur. Si nous échouons la nature ne nous viendra pas en aide. Ni la nature, ni rien de surnaturel . Nous ne comptons pas dans l’univers. Nous sommes seuls dans ce combat.
La nature ne nous aime pas. Nous avons pris trop d’importance. Elle nous rappelle à l’ordre. Elle nous menace. Même si nous l’aimons, même si nous la trouvons belle, nous sommes en guerre contre elle.
Une guerre que nous menons depuis toujours. Un guerre que nous pouvons gagner mais que nous risquons de perdre.
Comment concilier defense de l environnement et defense des droits sociaux ? Defense de l environnement et defense de l emploi ? Quelle responsabilite des entreprises ? Quelle justice fiscale et quel role de la fiscalite ? Quelles pratiques de concertation et de dialogue social et civil pour y parvenir ?
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